M le Marsouin, ou la snuff bd engagée

17 sept 2018 by wandrille, 2 Comments »

Voilà un texte partagé sur Facebook, texte bloqué sur plainte… pour incitation à la haine… Par justement, les fans d’un expert en la matière… Pour que ça continue de se partager, et pour faire rager ses petits nervis, je le reposte ici.

L’image est du grand, du fabuleux Gotlib.

Je vois passer de partout les mentions du trublion bd anti système et… je ne m’exprime guère dessus, sinon à travers quelques statuts ironiques (et sans doute un peu cryptiques pour qui ne suit pas l’actualité bd-réseau sociaux) qui laissent à deviner ce que je pense du gars et de son travail.

Pas beaucoup de bien, donc, s’il est besoin de le préciser.

Mais jusqu’ici, je me suis tenu un peu à l’écart, en me disant, notamment, qu’il y avait suffisamment de gens pour pointer la chose, le mec ne se cachant pas beaucoup de ses sympathies et poussant tous les jours un petit peu plus loin le coming-out de ses idées xénophobes…

Il y a eu des libraires et des galeristes pour inviter ce gars.

Officiellement ils l’ont fait parce qu’il a un public. Il vend quoi. Mais n’allez pas croire que c’est parce qu’ils partagent ses idées, hein, ho ben non alors surtout pas… D’ailleurs quelles idées ? Puisqu’on vous dit que c’est de l’humour ! D’ailleurs la preuve, c’est de la bd…
Le retour à la joyeuse équation : bd = humour. Et puis en plus, il est massivement vendu par Amazon, dont on se doute bien que les algorithmes commerciaux n’ont pas d’état d’âme, alors quand même on va pas se gêner pour gratter un peu par là.

Dieu sait qu’il est difficile notre métier de libraire, vous savez, ma bonne dame, on est une petite échoppe..

Donc bon, tollé sur les réseaux, prise à partie des intéressés qui se défendrait même de vouloir faire du pognon avec… Non c’est juste le « plaisir du partage du beau dessin et de la rencontre du public ».

Ben tiens.

Sur les réseaux enchaîne avec des appels au boycott de ces endroits et à l’interdiction de la page du gars. A l’appel de personnes fortement suivies qui, à leur tour, se font bloquer leurs pages, chaque camp envoyant ses troupes pour troller l’autre…

Ça tourne au  conflit ouvert, avec la question de devoir choisir un camp. On en revient toujours là. Quand on n’aime pas fort l’idée de censure, dans un sens ou dans un autre, les cabales de trolls, des Social Justice Warriors et les menaces physiques, et qu’on trouve ça dans les deux côtés, ça ne pousse guère à prendre position.

D’autre part, on n’aime pas faire de la pub à la merde. En parler, c’est déjà un peu ça.

Enfin, quand on estime que, sous le coup de plusieurs énervements passés, on en est venu à dire pas mal de trucs borderline soi-même ; voire carrément nuls. Des expériences qui ont amené à un peu plus de réserve. Parce que se brouiller avec des gens qu’on estime sur des sujets qui ne sont pas cruciaux pour soi, ça n’en vaut pas le coup.

Quand on s’aperçoit que, rétrospectivement, on a dit pas mal de conneries(Notamment ici d’ailleurs). On réfléchi à ouvrir sa gueule.
Voilà certaines des raisons pour lesquelles je préférais laisser les autres mouiller la chemise. Des gens plus droits dans leurs bottes que moi, plus militants, plus légitimes aussi pour parler de ces choses là.

Mais voilà, à un moment, ne rien dire, c’est aussi cautionner.

Le week-end dernier, je suis allé faire un tour en Belgique et, dans le cadre de mon job d’éditeur touriste qui fait de la présentation de ces nouveautés pendant le week-end, je rentre dans une librairie, une grosse grosse enseigne, et je vois un rayon entier mettant en valeur les recueils de l’héritier autoproclamé de Gotlib à l’humour anti-conventionnel antisystème qui se moque de tout le monde… mais quand même plutôt des femmes, des gros des pédés, des trans, des basanés… 

Ah oui. Presque « tout le monde » quoi.

Alors au niveau dessin, c’est sûr, je trouve ça moche, mais bon, qui suis je pour juger ?

Ma foi, les goûts et les couleurs… Qu’on trouve des gens pour dire que c’est bien gratté, je peux encore admettre. Après tout, les admirateurs de Jean Graton et des derniers Buck Dany pourraient avoir l’œil suffisamment vrillé pour y trouver leur compte.

A la rigueur, si ça raconte…

C’est là que le bas blesse. Ce que ça raconte.

Ça fait un moment qu’on sait que la bd sait faire passer des choses sérieuses, graves parfois, mais là, c’est juste grave. Oui, le dessin dit « d’humour » a déjà véhiculé du gros caca idéologique, Rivarol et autres torchons anti dreyfusard. D’ailleurs, de mon point de vue, pas mal de dessins contemporains de Charlie Hebdo sont assez dans le genre…

Pourquoi a t’on cru que la bd en serait exempt ?

Bien sûr qu’un jour ou l’autre, on allait trouver un dessinateur autodidacte avec suffisamment de talent pour décalquer un auteur populaire et suffisamment de frustration pour mettre son don de copiste pour pervertir le message humaniste de son modèle au service d’une idéologie de survivaliste raciste.

La prochaine étape ce sera d’avoir un dessinateur vraiment talentueux avec des idées à l’opposé de son talent. Ça ne saurait tarder au vu de la libéralisation de la parole violente et oppressive, on va bien à voir quelqu’un d’inspiré, avec un trait ET de la haine dans les veines. Ça fait belle lurette qu’on sait que le talent n’a pas grand chose à voir avec la qualité humaine.

J’en ai parlé avec les libraires, de ce rayon, de ce qu’ils en pensaient.
On m’a dit que c’était de l’humour.

On en revient toujours là,  certains des soutiens du brave dessineux t’expliquant que « certaines blagues » les font rire et que c’est pour ça qu’ils le suivent… Du coup, j’ai cherché les blagues. Pour rire.

Ben non.

Le scénario est toujours le même : On caricature un genre de personne et on finit par envoyer un musculeux défoncer la gueule au bouc émissaire de service à la batte ou au tank ou à la rangers ou à dos d’éléphant… l’imagination au pouvoir, the sky is the limit.

Voilà sinon, il y a…

Ah non, il n’y a rien d’autre.

Damned.

Alors les gars, l’humour, ce n’est pas de regarder un nervis taper sur quelqu’un qu’on aime pas, ça c’est un snuff movie. Et si tu regardes des snuff movies… ben franchement mon copain, tu peux te poser des questions sur toi.

Dessiner ce genre de truc pour soi de façon cathartique. On l’a tous fait hein…

Je me souviens d’avoir fait une planche comme ça, suite à une déception… une planche d’une authentique violence… Que j’ai eu la bêtise de publier. Quand j’y repense, j’ai encore honte de moi. Et il y a eu des lecteurs pour apprécier ce truc que j’aurais du bazarder. Ce genre de choses, tu les dessines si tu veux, mais tu ne les publies pas, c’est mieux. A la rigueur, si tu en fais beaucoup, tu vas les montrer à un psy. Ce que devrais faire l’autre Jean-Michel.

Le problème c’est le nombre de gens qui prennent plaisir à lire ça.

Parce que le fantasme de regarder celui qu’on n’aime pas trop terrassé, humilié, défoncé, plein la gueule pour pas un rond, avec plein de gusses qui viennent s’en réjouir en commentaires, c’est pas du comique, c’est pas de l’humour.

Non, ça a un autre nom.
La ratonnade.

Je les vois déjà les défenseurs du pauvre malheureux dessineux antisystème, t’expliquant que de la baston et du défouloir caricatural mauvais esprit, il y en a ailleurs, chez les meilleurs de la bd. Et ça va nous remettre Gotlib qui, c’est triste à dire, va sans doute devenir le point Desproges « on-peut-rire-de-tout-mais-pas-avec-tout-le-monde » de la BD pour servir de paravent aux tenants de la « liberté d’expression ».

Alors oui, chez Gotlib, ça se bastonne. Et on voit du muscle apparent.

Mais la baston n’est jamais au service de l’humiliation et s’achève toujours dans le rigolard et l’amitié. Le muscle gotlibien, loin d’être une ode à la masculinité, c’est toujours une (gentille) caricature du classicisme grec.

Quand à la mégalomanie du maître, elle est toute au service de son auto-dérision. Le grand Marcel se construit un piédestal en fromage prêt à craquer sous son poids, à être bouffé par les souris ou à fondre au soleil.

Quelle différence avec la suffisance du body-buildeur tatoué, ne se montrera a son désavantage et qui jamais au grand jamais ne montrera de faiblesse (car il n’est pas une femme ou un pédé).

Quoi ? Ça, c’est de l’humour ?

Quand le seul et unique gag, c’est de taper sur quelqu’un en changeant les fringues et le look de la victime et en variant le choix de l’arme. Ce n’est pas du comique de répétition, c’est du défouloir vengeur de mec mal dans sa peau et qui cherche dans les autres la cause de son malaise.

Si c’est ça qu’on aime lire, alors oui, c’est très clair, ce qu’on cherche c’est juste voir souffrir quelqu’un qu’on n’aime pas pour des raisons de frustrations personnelles.

Bien sûr, dans le camp en face aussi, on trouve des choses du même acabit… Des caricatures pas fort bienveillantes assortis d’insultes… Et ça plait pareil, d’ailleurs… Ouais, de la colère, on en trouve à gauche chez les plus ultras. Oui, là aussi, ça suggère qu’aller mettre un coup de boule à tel ou tel, ça peut pas lui faire de mal.

Alors à ce stade, c’est tentant, le grand relativisme.

Les extrêmes se valent… tout ça.

Sauf que, bizarrement, de l’autre côté les gens qui font ça sont aussi capables de se moquer d’eux même. Parce que quand on parle de taper « sur tout le monde », il faut avoir la bonne idée de commencer par soi.

Les sectataires du dessineux du courage hurlent contre Tanxxx, mais Tanxxx tout en colère intransigeante qu’elle soit, c’est aussi quelqu’un qui se moque d’elle-même sans se donner le beau rôle. Je ne suis pas dans ses petits papiers, mais pour la suivre en dépit de ça, on peut voir qu’en plus, on a affaire à quelqu’un qui tout en restant sans concession, est capable de revenir sur ses positions. Et intègre dans ses convictions.

Quand on lui offre la médaille elle crache dessus.
De l’autre côté, quand la page de monsieur anti-système risque d’être fermée, il fait courageusement marche arrière tout en roulant les mécaniques.

Du coup, s’il faut vraiment choisir un camp, ouais, pour moi, il n’y pas de doute, je vais pas aller du côté des brave gars sûr de leur bon droit, effrayé par l’invasion des profanateurs, qui se construisent leur petit mythe en se préparant à la guerre, comme leur héros qui fantasme un pseudo « conflit de société » non pas par crainte, mais bien parce qu’il le souhaite de toutes ses tractions.

Parce que c’est plus simple, une bonne guerre.

Plus besoin de composer avec les pas comme nous.

Les gentils contre les méchants.

Les chevaliers qui lavent plus blanc contre les hordes d’envahisseurs, tous les autres, là, les colorés, de peau ou de cheveux, les filles, les invertis, les bizarres, les gros, les pauvres… tous ceux qui ne ressemblent pas au winner du sommet de la pyramide… Parce que c’est vrai que c’est plus facile de se défouler sur la masse des faibles que de s’attaquer au puissant en haut, hein. En plus le but fantasmé, c’est d’être ce gars-là, alors non, hein…

On ne va pas remettre en cause son modèle dans la vie, en plus.

Allez, vite, vite, vite une bonne guerre ! On va bien rigoler. Il y aura du gros musclé pour aller taper sur les autres.

Bref, pour ceux qui prétendent que ce qu’ils aiment chez l’autre ce sont ses blagues, qu’ils arrêtent de se planquer derrière l’humour « qu’on n’aurait pas compris ».

On a bien compris.

Assumez les gars : Vous n’aimez pas rire. Vous aimez vous moquer des autres et les voir souffrir, même virtuellement, en attendant de pouvoir sauter le pas et le faire par vous même. Donc non, je ne rigole pas au « gag » du mec. Et oui, s’il faut choisir un camp… Ben je ne suis pas du sien.

Je m’attends du coup à avoir le traitement que mérite le social-racial-traître-racaille-boboïsante et je m’en tamponne le coquillard.

Laissez venir à moi les petits trolls, la mauvaise caricature d’après photo et le roulé de chenilles sur la gueule et laissez Gotlib dormir en paix.

Quoi que, à l’occasion, lisez-le, pour comprendre ce que c’est, l’humour.

Ça va vous faire bizarre.

Voilà et donc, sans surprise, on a eu le droit à un défilé de petits trolls hurlant à la liberté d’expression, chouinant sur les menaces de mort et de « on va te couper les mains » (et puis après les moignons et puis le nez aussi, tant qu’on y est)… et puis bien sûr les mecs qui viennent retaper le programme de leur gourou à grands renforts de locutions sexistes ou homophobes… Bref, rien de nouveau sous le soleil.

 

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2 Comments

  1. Mr P. dit :

    Social traître va

    Ah non, monsieur, j’ai jamais été un populo, je trahis personne.

  2. osef dit :

    On s’en fout.

    Le seul problème de Marsouin c’est qu’il a réussi à vivre de la B.D. , parce que chez Bing ils payent bien, contrairement aux micro-éditeurs pour dessinateurs du dimanche. Alors je comprends que ça menace ton buisness.

    Alors la mon petit Jean-Michel, sache que j’ai pas besoin de Machin pour menacer mon business, je le fais très bien moi-même…

    Quant à son éditeur, il le paie bien parce qu’il vend bien. Faut pas inverser la donnée, c’est l’auteur qui vend, pas l’éditeur. Si j’avais peur des auteurs qui vendent, j’aurais gueulé contre Laurel qui, elle, a poussé encore plus loin le truc en se passant même d’éditeur… Comme tu vois, c’est pas d’un point de vue d’éditeur intéressé ou effrayé par la concurrence… D’ailleurs en ce qui me concerne, le mec écris et publie ce qu’il veut, hein, si ça le soulage. C’est plus les mecs qui le lisent et le vendent en jouant les vierges effarouchées minaudant que « non non c’est de l’humour », et qui y croient en plus, alors que queudalle, c’est du bon gros seum qui tâche et qui flatte le bas.

    Et ça ça plaisir de voir fleurir ce commentaire de mec qui peut pas imaginer qu’on critique son génie favori pour autre chose que pour des raisons mercantiles.
    ( j’adore l’appréciation sur les « dessinateurs du dimanche »… venant de la part d’un mec qui adore le dessin d’après décalcomanie c’est du velours)
    Bisous.

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