Berlin, la ville ou rien c’est bien

19 août 2010 by wandrille, 12 Comments »

« Et que vas tu faire à Berlin ? »

A cette question, somme toute censée, concernant ma décision d’émigrer dans la capitale allemande, je répondais, un sourire ironique aux lèvres.

« Ma foi, vivre, je crois. C’est déjà bien. »

J’ignorais à l’époque à quel point cette réponse recouvrait une réalité toute berlinoise, difficile à apprécier du point de vue parisien.

Les métropolitains, dont je m’enorgueillissais de faire partie, ne savent pas concevoir quelqu’un qui ne « fasse rien ». Vous êtes ce que vous faites et, si vous n’aimez pas en parler, on vous pardonne, car, même si vous n’appréciez pas votre emploi actuel, vous en avez un.

Quand bien même vous êtes chômeur, on considère désormais avec indulgence qu’il s’agit là d’un emploi à part, où, moyennant quelques fatigantes formalités administratives, vous gagnez courageusement un salaire, certes bas, mais qui vous donne droit à un statut, celui de chercheur, carrière difficile où il est parfois plus difficile de trouver que dans la branche officielle de la recherche.

J’ai la chance d’exercer une activité qui ne me demande pas d’être sédentaire, et, à défaut d’attache et de famille, j’ai la liberté d’exercer mon métier d’auteur aux quatre coins du continent si l’envie m’en chante.

Le désir de connaître autre chose que la Ville Lumière me paraissait une opportunité de confronter à la réalité des choses la supériorité que tout Parisien affiche quant au reste du monde, persuadé qu’il est de vivre dans la ville la plus intéressante de la planète.

Berlin remplissait tous les critères qui pouvaient séduire quelqu’un cherchant une capitale européenne dynamique et peu chère, je m’empressais donc d’y porter armes et bagages, après quelques visites en éclaireur m’assurant que je ne commettais pas d’erreur grossière en m’installant là-bas.

A part une neige persistante et un respect par trop strict de la signalisation routière, la capitale allemande n’avait que des atouts à mes yeux : une architecture mêlant le grandiose des Altbau (vieux bâtiments) aux couleurs improbables des Saniert Bau (immeubles rénovés), l’usage de la langue de Goethe qu’une tradition familiale m’a obligé à apprendre, et que la pratique m’a appris à aimer, une population très mélangées, issue des quatre coins de l’Europe, une vie culturelle due, entre autres, à la grande profusion d’artistes, graphistes et autres créatifs, des loyers défiant crânement ceux des provinces les plus reculées de la France profonde, de l’approvisionnement en fromages et vins français ( les perles de la civilisation française), une proximité avec la maison mère rendue encore plus facile par la présence d’un opérateur aérien low cost, qui met Paris et Berlin à deux heures l’une de l’autre, pour un prix inférieur à ce qu’on débourserait pour se rendre en train dans des villes française de moindre envergure (Bordeaux, par exemple).

Il va sans dire que je m’installais à Berlin Est.
L’Ouest, on y va pas.

Aussitôt arrivé, j’ai donc commencé à frayer avec la faune berlinoise, en y cherchant la fleur.

Hélas… j’avais gardé mes réflexes de Français et très vite, je commis un impair que je soumets à votre attention afin de vous en garder.

C’est avec une jeune Anglaise que je fis cette erreur de débutant. Elle était charmante, coupée court, les cheveux en l’air, rendant hommage aux années 80 et à la rigidité des gels modernes.

Les yeux bleus, les traits fins… Pas du tout anglaise. Typiquement berlinoise, donc.

Bien sûr, elle était mal habillée, mais à Berlin, tout le monde est mal habillé.

On vous dira que c’est parce que chez nous, on se moque de la mode, n’en croyez rien.

A Berlin, la mode, c’est d’être mal habillé.
Je suis extrêmement à la mode, là bas.

Bref. Après avoir échangé quelques remarques suivant la soirée lecture à laquelle nous avions tous deux assisté à Zadig, la librairie française de Linienstrasse,j’arrivai à cet incontournable de la conversation…

“And what do you do in Berlin ? »

Dans les yeux de mon interlocutrice, un regard de reproche et d’incompréhension

« You’re so rude ! »

(« espèce de salaud, c’est dégueulasse ce que tu me demandes là… » pourrait-on traduire)

« ah bon ? »

« You don’t ask to people what they do in Berlin… because, most of the time, we do nothing”

Quelques minutes avant de m’abandonner penaud, la jeune Anglaise avait précisé son propos en disant qu’en fait, on faisait tellement de choses qu’il était difficile de dire ce qu’on y faisait.

Vous avez saisi l’idée.

Racontant quelques jours plus tard cette anecdote à un voisin venu partager une bière en ma demeure, je le voyais rire et me confirmer qu’effectivement, ça se passe comme ça par ici.

Profitant de son humeur enjouée, j’en profitais pour tenter une nouvelle fois de savoir quelle activité exerçait mon invité. Aussitôt, le sourire disparut et il me regarda, en me disant avec gravité :

« Tu ne demandes pas. »

C’était la dernière fois que je me risquais à ce genre de chose et, depuis, personne ne m’y a repris.

Ainsi, si vous rencontrez des gens à Berlin, pour éviter de les froisser, ne leur demandez jamais, au grand jamais, ce qu’il font, dans la vie ou ailleurs.

A Berlin, on ne fait rien, mais on le fait bien.

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12 Comments

  1. Agachka dit :

    J’ai mal lu ton titre au départ. J’avais compris Berlin, la ville où rien n’est bien. J’ai failli avoir peur.

  2. marielle dit :

    Mein lieber Freund,

    cette ode à Berlin me touche tant ce lieu est une sorte de non-lieu justement…
    Ce n’est, à proprement parler, pas une « belle » ville, ne remplissant pas les critères des canons esthétiques dont d’autres se targuent.
    Mais c’est un espace, un temps, un horizon…
    On peut y être ce qu’on est effectivement, y changer au rythme de ses saisons, aller plusieurs fois au même endroit et pourtant découvrir toujours quelque chose qu’on y aurait pas vu. Etre seul, souvent, au milieu des rues vides, mais jamais vraiment perdu. Un peu loin seulement.
    L’affreux côtoie le charmant et c’est toujours une surprise.

    Je n’ai pas connu ce tabou que tu racontes, c’est singulier.
    Sans doute est-ce vrai qu’il n’est pas nécessaire de savoir ce que l’autre fait « dans la vie » pour l’apprécier.
    Pour ma part, je suis impressionnée.

    bis dann,

    Marielle

  3. Ambrouille dit :

    Ouais et moi quand je retourne à Paris et qu’on me demande comment je gagne ma vie à Berlin, je réponds : « qu’est-ce que vous pouvez être matérialiste, vous »

  4. ulfablabla dit :

    Je ne peux affirmer qu’il y ait un rapport, et ainsi douter de tes nouvelles fréquentation, mais paraît-il que la mafia est très très présenter en Allemagne, surtout à l’Est, d’ailleurs. enfin c’est que titrent nos journaux.

  5. wandrille dit :

    la Mafia ne fait rien chez nous. C’est la magie de Berlin.

  6. wandrille dit :

    Tout à fait, on ne gagne pas sa vie à Berlin, on vit sa gagne.
    ( slam moderne en force !)

  7. wandrille dit :

    C’est aussi parce que tu étais étudiante à cette époque, du coup, la question du « quoi tu fais » étais moins présente. En tant qu’étudiante, tu réponds implicitement « je ne fais rien » à la question.

  8. Chantal dit :

    Ce que c’est vrai !
    Enfin une ville où on n’a pas à justifier toutes les 15 secondes de ce qu’on fait dans la vie!

  9. wandrille dit :

    « je tiens un blog » me paraît une super réponse.

  10. vlou dit :

    Et « chirurgien du cerveau » a l’avantage de décourager facilement le « j’aime beaucoup ce que vous faites ».

  11. wandrille dit :

    ho ça peut plaire tu sais…

  12. [...] à plein temps des deux labels, est désormais installé. Je n’ai pas la moindre idée de ce qui a précisément guidé ce choix de l’Allemagne (« Le désir de connaître autre chose que la Ville Lumière me paraissait une [...]

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