Le Graph-Misme

9 mar 2010 by wandrille, 11 Comments »

Voilà un de mes chevaux de bataille favori et ça fait un moment que je me promets de l’enfourcher et de pourfendre l’ignorance… Pour le moment, je me suis surtout contenté de vexer mes petits camarades éditeurs en les écrasant de ma superbe et en leur proposant un coup de main, même bénévole, pour tenter de limiter la casse.

Mais vous savez comme sont les gens.

Ils se vexent tout ça.
Et comme je les comprends…

Lorsque j’étais aux Arts Décos (Paris pour ceux que ça intéresse), je détestais les graphistes.
Parce qu’ils « voyaient » et moi je ne voyais pas.

C’est un peu le problème quand on est un petit éditeur, voir même un gros éditeur, on ne peut pas tout savoir et, bizarrement, alors que le graphisme, ça ne s’invente pas, hé bien la plupart des décideurs ont l’impression de pouvoir se fier à leurs yeux pour évaluer ou élaborer une couverture d’album ou une charte graphique. C’est comme si, parce qu’on a une paire de ciseaux, on pense qu’on peut être coiffeur sans être inverti.

Or non. Parce que si tu essaie de te coiffer tout seul avec ta paire de ciseaux ou ta tondeuse, même avec une glace, tu vas te louper. Parce que tu ne vois pas.

Je le sais, j’ai essayé.

St Freddy, le patron des coiffeurs

St Freddy, le patron des coiffeurs

J’avais élaboré toute une théorie de la Typographie, que j’associais à la religion, comme quoi dans un travail, pour le démolir, le truc le plus simple c’était de dire que « la typo, ça va pas » (Et de fait, bien souvent, la typo ça ne va pas).

Long story short : je n’ai pas fait de graphisme, je n’ai pas fait d’illustration et, à la sortie de l’école mon diplôme de vidéo sous le bras (mention « on te le donne casse toi »), je me suis retrouvé à devenir… graphiste.

Bah oui, après un an de chômage déprime (aussi appelé « freelance » dans le jargon), il a bien fallu bouffer et j’ai donc trouvé un poste de graphiste exe dans une boîte marrante et horrible à la fois, où je travaillais avec des gens biens, pour des gens pas biens (pour plus d’info, se pencher sur le tome 2 de la série Seul comme les Pierres, intitulé « Ta gueule de l’emploi »).

Et de fait, il m’a fallu devenir graphiste, moi qui ne maniait pas grand chose des outils graphiques initiaux (la fameuse trilogie Adobe : photoshop, indesign, illustrator). Parce que pour beaucoup, un graphiste au départ, c’est surtout ça : un mec qui sait utiliser photoshop.

Combien de graphistes savent réellement utiliser photoshop ?

Je ne parle pas de l’intégralité des options (ah ah ah, bienvenue dans la science fiction mes amis). Non, je dis juste savoir se servir intelligemment d’un outil. Car oui, il y a des « graphistes » qui font de la composition de texte sur photoshop… Un logiciel tout de même entièrement dévolu à la retouche photo, à la base (d’où le nom) et qui a évolué vers le dessin à l’ordinateur.

Photoshop réussit l'impossible

transformez votre cousine obèse grâce à photoshop

Moi même, j’apprends tous les jours des trucs sur ce logiciel et je m’aperçois souvent que je travaille vraiment comme un cochon… Heureusement, on a toujours besoin d’un plus balèse que soit, et j’ai dans mon entourage des gens de grands talents que je viens régulièrement consulter, tels le Père Fourras dans sa tour de verre (Frank, si tu me lis : merci, je t’aime d’amour).

Tout ça pour dire que la maîtrise, avec tous les guillemets possibles, de l’outil est quelque chose d’assez rare et que, surtout, elle n’a en rien à voir avec la créativité graphique. C’est toute la différence entre un « créa » (créatif) et un « exe » (exécutant).
Moi par exemple, je ne suis pas un trop mauvais créa et je suis un fabuleusement mauvais « exe ». Je ne remercierai encore jamais assez la boîte où j’ai volé mon salaire d’exe pendant cinq ans, le rachetant tous les trois mois par une « créa » chouette.
Il faut dire que je travaillais un peu pour le niveau zéro + du graphisme, rayon gadget et bonneterie. Et que l’essentiel des créas consistait à pomper des idées de produits sur les salons en chine et à caser des messages « sympas » du type « la vie est belle » en changeant de typo par phrase ou par lettre… Toute la créativité qu’on peut retrouver dans des vrais artistes de terrains, comme Ben ou MissTick (eurk).

ça c'est de la poésie les gars... sans compter que graphiquement, ça tabasse.

Je m’aperçois que je me suis un peu avancé dans mon sujet, en parlant de créa et d’exe, mais, même au niveau des exe, il y a des règles de bases qui ne sont en général jamais appliquées, parce que jamais apprises (parce que jamais théorisées peut être ?).

La plupart des gens vous diront « qu’on s’en fout » et que « le public ne s’en aperçoit même pas » et c’est comme ça qu’on se retrouve avec des sites internet hideux, des tracts dégueulasses, des couvertures immondes et, surtout, surtout, des affiches de spectacles de boulevard à se vomir spontanément dessus en s’arrachant les globes oculaires pour les frotter vigoureusement avec du papier de verre.

Ceux qui prennent le métro parisien me comprendront.
Mais ne venez pas à Berlin, c’est pire.

Oulala, j'ai très envie d'aller voir cette pièce

Bref, sous le prétexte que « mais c’est pas grave » on laisse faire parce que, grosso modo, pour le commun des mortels, le graphisme, c’est poser à la diable des informations sur un fond joli, avec un ou deux effets pour faire original et hop, on a une super création.

Beurk beurk beurk.

Dans l’édition, le pire du pire est vraiment atteint en Bande Dessinée où, là, vraiment, on en a pour son argent et où en général, le pire côtoie le médiocre, et parfois ils se roulent des pelles, et c’est vraiment dégueulasse.

Qui n’a pas vu une magnifique série de science fiction avec une grosse typo bien « futuriste » pour le titre de la série qui surplombe une typo « Trash » pour le nom de l’album, pas loin duquel flottent deux typo « baton classe » pour le nom des dessinateurs, le tout dans quatre couleurs différentes, sans rapport avec le visuel de la couverture (une barbaresse cyborg avec deux flingues, audacieusement campée légèrement cambrée au milieu de l’album, bien centrée à droite, à gauche et au milieu). Heureusement, pour finir le truc, l’éditeur rajoute en général son logo, lui même dans une nouvelle typographie, plus deux couleurs, et, si vraiment il n’a pas d’âme, il ajoute le nom de la collection, dans une sixième typo et une autre couleur.

Une belle colo à l’ordi avec ça, un papier brillant pour attirer le regard, et le graphiste peut être fier de lui : cet album ressemblera à tous les autres albums de tous les autres éditeurs et on ne distinguera sûrement pas son livre des autres. Le lecteur lambda pourra donc acheter ce livre en toute confiance, certain que celui-ci n’apportera rien d’original.

Géant

Et l’auteur laisse faire, soit qu’il soit usé par son album, soit qu’il considère qu’il « n’est pas un graphiste ». Bravo l’éditeur, chapeau l’artiste, merci le graphiste.

En même temps, l’éditeur, il a fait métiers du livre ou école de commerce, il est pas graphiste.
Et pi l’auteur, il fait des dessins, c’est un pur esprit, lui son truc, c’est de raconter une histoire, pas de concevoir l’écrin qui la recevra.
Et le graphiste… ben lui il s’en fout, il est payé pareil et ce soir il doit regarder How I met your mother en streaming alors ce serait bien si on bouclait la couv dans l’après midi.

Imaginons que l’un de ces trois innocents tombe sur ce texte, et tentons de le sensibiliser à Le Graphisme.

Parlons donc de quelques règles de graphisme en général, et du cover design en particulier.

Bien entendu, tout ce qui suit ressort d’une expérience tout à faire personnelle et est exclusivement le fruit d’une démarche empirique. D’abord, je vais oublier plein de choses importantes. Je dirai sûrement des contre-vérités que quelques courageux viendront me mettre dans la gueule et (s’ils sont polis et qu’ils ont raison) ils feront bien.

Regardez les belles fontes de caractère que j'ai utilisé là...

Vous voyez : une fonte de caractère sur les tables de la Loi

Enfin tout ce qui suit n’est sûrement pas parole d’évangile. Poser les bases, ce n’est pas poser les limites. On peut se libérer des règles une fois qu’elles sont connues et admises. C’est l’ignorance qui n’est pas admissible. Et prétendre faire du graphisme (ou quoi que soit d’autre) sans s’être intéressé à ses éléments constituants, c’est prétentieux et rigolard.

Et c’est ce qui fera qu’un peintre du dimanche restera toujours un peintre du dimanche.

LE MEDIUM C’EST LE MESSAGE (ou l’inverse en fait)

Alors hein, on va commencer par le début : Le graphisme c’est fait pour transmettre un message.
C’est pas là pour « faire joli »

Si c’était pour faire joli, ce serait dans des galeries, il y aurait des pages accrochées dans nos salons bourgeois ( et, chez les plus éclairés d’entre nous, il y en a, mais là je ne parle pas à l’élite, mais à la masse).

Ce n’est pas le cas. Le graphisme fait partie de ce qu’on regroupe sous le nom des « art appliqués », c’est à dire d’une discipline artistique tournée vers une application concrète, c’est à dire à un service mercenaire : transmettre une idée.
Donc, pour les gentils amis artistes frustrés qui perdent leur temps à noyer le message dans une débauche de virtuosité graphique, nous conseillons d’ores et déjà une reconversion vers un métier plus adapté : peintre ou clochard. (ou les deux).

C'est beau hein ? Hé bien, si on cherche bien, y a même écrit un truc...

Pour ceux qui veulent faire le métier de graphiste, il est important d’avoir conscience qu’on est là pour transmettre. Ca n’est pas exclusif d’une création graphique, bien sûr. Un des plus beaux exemple de la chose, c’est l’oeuvre de Fanette Mellier, dont je ne peux trop vous encourager à éplucher le site

Voilà quelqu’un qui est dans la création totalement, mais qui pourtant crée des objets graphiques lisibles.

Pour inverser la célèbre phrase de Marshall Mac Luhan, en graphisme, le message c’est le medium.
Sans message, on n’est plus dans le graphisme

LISIBILITE MA COQUINE

De cette obligation de base, être lisible, ressort un corollaire très évident, et pourtant assez peu appliqué : pour qu’on puisse lire le message, il doit être lisible.

Hé oui… d’où l’importance d’éviter de brouiller les cartes.

Si on veut qu’un texte soit lu, on évite de l’écrire en noir sur noir (sauf démarche volontairement inverse, comme l’a fait d’ailleurs Fanette Mellier avec la couverture du livre Bastard Battle). Hé bien de même, mettre un texte calir sur un fond clair assure un truc, c’est que le spectateur ne lira l’information que s’il a les yeux dessus (à 20 cm).

Or la lisibilité qu’on est en droit d’attendre d’un travail se mesure en général à bien plus loin : une affiche devrait logiquement être vue de loin, une couverture de livre doit sauter aux yeux, surtout quand le livre est posé au milieu de quarante autres nouveautés.

Mais non, on trouve encore des gens pour te mettre des textes illisibles, des typos tarabiscotées et qui s’étonnent que le livre ne rencontre pas son public…

Et voilà, le seul truc pas lisible de la couv, c'est le titre... Pour le reste, une belle courrier, une valeur sûre du graphisme.

SIMPLICITE : ein Reich, ein Volk…

Avec la lisibilité, on est aussi en droit d’attendre, au départ du projet du moins, de la simplicité.
Tout comme les meilleures histoires sont des histoires simples, les meilleurs visuels sont des choses simples.
La multiplication des effets graphiques est en général un bon indice qu’on a affaire à de la poudre aux yeux d’amateur, à des effets de manches qui tentent de masquer les défauts de base de la construction.

Avant d’arriver dans les détails de l’affiche, le regard du spectateur regarde d’abord les masses : masses sombres, masses claires, masses blanches, masses colorées, masses mates, masses brillantes. Le regard du spectateur qui approche un travail graphique est un regard de myope.

ça a l'air joli... mais il aurait pu faire le point, tout de même

ça a l'air joli, mais il aurait pu faire le point tout de même

L’une des premières règles apprises comme graphiste a été celle-ci : si tu veux voir l’efficacité de ton travail, regarde-le de loin.

Prendre de la distance, c’est ainsi la meilleure façon d’apprécier l’armature du travail, le gros œuvre.
Ainsi, avant de se pencher sur la déco des grilles du balcon, il faut déjà voir quelle gueule globale aura la maison : c’est là que le travail en croquis est intéressant : avant d’avoir déjà tout calé et fait ses choix de typo, chose qui devrait arriver à la fin, le graphiste doit d’abord se poser la question de comment tout ça va se composer : où va t-on placer le texte, où va t-on placer l’image.

Si l’image a déjà été choisie, le placement du texte en dépendra.
En effet, pour beaucoup, le texte est placé un peu indépendamment de l’image qui est en dessous. Parfois on voit donc un texte sombre qui commence sur une zone claire (fort contraste, bonne lisibilité) et hop enchaine sur une zone sombre (noir c’est noir, il n’y a plus d’espoir).

Voilà pourquoi un rapide travail de croquis permet d’éviter de se lancer dans un truc qui à la fin sera bancal. Mais, la plupart du temps, le graphiste finalise directement à l’ordinateur… vous savez comme c’est hein, le dessin, c’est has been.

Un bon truc d’ailleurs qui permet de distinguer directement ce qui « marche » de ce qui ne « marche pas », c’est de regarder le visuel en plissant les yeux. Aussitôt les contrastes remontent : les noirs et les gris sombres deviennent uniformément noir et les zones claires uniformément blanches : et si à ce moment-là on a sous les yeux une image toute noir ou toute blanche, alors, on peut être sûr qu’on s’est planté.

Si on a une ou deux formes qui se dégage, c’est bon signe, on est déjà dans ce qu’on appelle la composition.

Il y a deux sortent de compo : la compo à la con (ou compo de débutant) et la vrai Composition (avec un C majuscule, parce que la compo, c’est la classe).
La première consiste à tout centrer bien au milieu, bien au centre. ou à faire une compo binaire et égalitaire : noire d’un coté, blanc de l’autre, noir au dessus, blanc en dessous… En général, ça donne assez peu de choses intéressantes. C’est si vous voulez l’équivalent de la photo de vacance réussie (le dromadaire est bien au centre, la photo est pas floue et tata Jacqueline sourit) avec la Photo d’art (encore que chez la photo d’art, parfois on trouve des trucs même pas digne de la photo de vacances réussie).

Quand l'eczéma touche à l'art.

En ce qui concerne la vraie Composition, en général, c’est un jeu assez subtil d’équilibre et de déséquilibre. L’une des règles de compo de base est la fameuse règle des 1/3 – 2/3 dans lequel un tiers de la compo est utilisé par une masse donnée ( 1/3 de la page est en rouge et le reste en jaune ou 1/3 de la page est en couleurs pales et le reste en tons vifs…etc).

Une fois cette règle connue, on peut en jouer et bien entendu s’en libérer.
Mais franchement, une compo centrée…  c’est chiant.

Evidemment, parfois ça marche carrément... de tout centrer.

HIERARCHISATION …ein Führer
Oui, c’est de mauvais goût ces fins de titres.

Cependant, comme dans la vie, il est bon qu’il y ait des premiers et des derniers, parce que, si tout le monde est égal, c’est l’anarchie, c’est le bordel. Même le communisme avait compris ça, en instaurant un chouette système d’aparatchik.

Hé bien en graphisme, c’est pareil, il faut faire des choix, il faut favoriser des trucs : tout n’a pas la même importance.
Le nom d’un événement est plus important que les artistes qui vont s’y produire (pas toujours), informations qui est elle-même plus importante que l’adresse de la chose. Ça parait évident, n’est-ce pas ?

Hé bien il y a encore des graphistes qui mettent le logo de l’éditeur plus gros que le titre de l’album… Si si…
Moi par exemple, je l’ai fait.

Au départ, je voulais juste que mon nom et le titre de l’album soient peu visibles, laissant juste la place au visuel de couverture qui correspondait selon moi à un projet où le graphisme était plus important que la narration. Mais j’ai oublié de réduire aussi le logo.

On est bête parfois.

Et voilà, qui fait le malin, tombe dans le ravin.

Bref, il existe plein de façons de favoriser les informations : mettre les informations en plus grand, ou dans une couleur flashy qui va se voir, ou bien sûr, choisir une typo marquante… (voir ci-dessous).

La position des textes est aussi importante et doit assurer que le regard du lecteur aille d’une information à l’autre dans le bon ordre

LA TYPO SA VIE, SON OEUVRE

Arrive le grand problème du graphiste : choisir les bonnes typo.

Je dis Les, parce qu’il devrait y en avoir au moins deux, mais jamais plus (sauf exceptions nombreuses). En gros une typo de titre et une typo de texte, et puis c’est bien.
Parce que, spontanément, le graphiste qui commence, il est bien content, il a plein de typo, il peut en mettre tout partout et tout, et puis surtout une typo Cow Boy, mais aussi la typo pirate, parce qu’elle est très cool, et puis la typo qui fait science fiction aussi, elle trop déchire sa race…

Non, pas bien, Mal. Éradication de ta race de graphiste, arrachage de testicule, évacuation de ta gueule dans l’espace après passage dans le sanibroyeur.

Les typographies suisses ne sont pas neutres.

Le débutant aura spontanément envie de coller un max de typo. Et c’est vrai qu’elles sont jolies, toutes ces typos.
Et, spontanément, il ira vers les plus kitch, les plus tarabiscotées, les plus connotées.

Parce que ça attire l’œil.
Mais ça n’attire pas l’œil sur le message, ça attire l’œil sur la typo. C’est comme d’écrire un poème sur une belle fille à poil : tout le monde regarde, mais personne ne lit le message.

En réalité, sauf cas particulier, il vaut mieux éviter les typos trop marquées dans un genre, lorsqu’on cherche à faire une création originale.
Sauf bien sûr à détourner particulièrement bien une typo typée.

Mais, en général, le débutant préfèrera se jeter sur les trucs les plus tape à l’œil, et, pour couronner le tout, il en balancera cinq ou six, une par ligne, parce que tu comprends, « c’est pour attirer l’attention ».

Non, évidemment, on n’attire pas l’attention sur tout à la fois : tout mettre en valeur, c’est ne rien mettre en valeur.
Lorsque l’œil du lecteur, ce paresseux, lit l’affiche, il lui faut en général trois millième de secondes afin de se réapproprier la nouvelle fonte de caractère. Ce qui, bien sûr, hache la lecture.

Trois millièmes de seconde, c'est plus qu'il n'en faut à X-or pour se transformer

Un document avec plein de fonts différentes, c’est comme une photo de classe de CE2 : il faut des plombes pour lire ce qu’il y a écrit et seules les écritures les plus lisibles sont retenues. Bref, c’est caca, c’est à chier, il faut pas.

FAIS LE OU NE LE FAIS PAS, IL N’Y A PAS D’ESSAI DANS LE GRAPHMISME.
Voilà, pourquoi, si vous m’en croyez, mignonne, tandis que votre âge fleuronne en sa plus verte nouveauté, n’allez donc pas faire du graphisme si c’est pour faire du fumisme, allez plutôt bougez votre boule sur les dancefloor, et après on zoomzoomzemera dans votre Clioclioclio.

Je clôturerai ce long long article par un petit aparté sur un truc qui n’existe que dans mes rêves les plus fous (et chez quelques originaux) : la ligne graphique.

UN ÉDITEUR, UNE LIGNE ÉDITORIALE, UNE LIGNE GRAPHIQUE

J’ai longuement parlé dans un article passé du métier harassant d’éditeur.

Au cours du long article, que je recopierai sûrement un jour par ici, j’ai, je crois, mentionné qu’il était important d’avoir une ligne éditoriale cohérente, c’est à dire des livres qui ont une parenté entre eux et qui, sans être les mêmes, peuvent avoir un air de famille.
Ça aide le lecteur et, surtout, ça identifie l’éditeur et, par delà, son lectorat.

Hé bien, en plus d’avoir une ligne éditoriale, il est aussi possible de trouver une ligne graphique. Hé oui…
C’est à dire que les livres ont aussi une apparence, dans la conception graphique de l’objet.

Chez un éditeur comme Cornélius, c’est très évident : des tons francs et vifs, quasi sortis du tube qui donnent une belle homogénéité à l’ensemble.

De même, chez les merveilleux suisses d’Atrabile on retrouve un jeu de couleurs avec souvent des demi-tons composés harmonieusement et des couvertures très composées (j’aime).

Ah tout de même, ça repose les yeux...

Un éditeur comme Groinge, dont j’aime à dire qu’il s’agit d’une édition prosélyte faite par les daltoniens pour qu’on le devienne tous, bon, moi à chaque fois ça m’arrache l’œil, mais, en attendant, le résultat est là : un livre de Groinge est très vite remarqué sur les étales (c’est la dernière chose qu’on repère avant de perdre trois dixième à chaque œil).

Ici on peut vraiment parler de ligne graphique. C’est très différent d’une « collection » qui est en général un truc formaté dans lequel tous les livres doivent se couler. Ce qu’on retrouve en général chez les gros éditeurs, où on n’a pas le temps de réinventer la roue à chaque fois(l’horrible collection Écritures de Casterman), comme chez les moins gros (comme la toute aussi laide collection cotelette de l’Association).

Certains, comme les gentlemen de la Cinquième Couche font un choix inverse, trouvant des solutions graphiques différentes pour chaque livre, ce qui s’inscrit en général dans un mouvement théorique qui voudrait que chaque livre soit un objet différent. Ce qui se défend.

Je ne vais pas dire que je ne me suis pas trompé : j’ai fait des conneries (notamment l’idée saugrenue de faire un vernis brillant pour les livres VRAOUM pour les différencier des WARUM…. pffff, quelle connerie, c’est hideux le brillant). Et si je dois brièvement revenir sur la ligne graphique de Warum, essentiellement marquée par la bichromie, elle est au départ là pour des raisons de coût : faire une couverture en deux couleurs, c’est moins cher qu’en 4… Comme quoi, parfois, une ligne graphique, c’est pas forcément réfléchi au départ.

En tout cas, il est navrant de remarquer comme, chez la plupart des éditeurs, la ligne graphique est le parent pauvre : ça se recopie à qui mieux mieux et c’est vraiment dommage. Il m’arrive parfois d’essayer de deviner quel éditeur a fait quel livre et, chez bon nombre de mes confrères/ concurrents (dans tous les cas, des cons), les livres sont interchangeables. Carabas, Vertige, Le Cycliste, La Cafetière, La Boîte à bulle… tous ces éditeurs chez qui, parfois on trouve des trésors, mais dont seul le logo vient identifier l’appartenance.

C’est d’ailleurs une constante que le logo, la plupart du temps affreux, se retrouve posé n’importe comment, souvent à l’endroit le plus moche.

Le champion toute catégorie reste l’actuel label FUTUROPOLIS ou les couvertures, en général très chouettes, se retrouvent systématiquement polluées par un logo qui tombe comme une chiure de pigeon sur un costume trois pièces.

Ho le beau logo : un beige qui ne rappelle rien dans la couverture, posé entre une zone sombre et une zone claire... Joli.Le titre est pas mal posé dans le genre aussi.

Je crois qu’en fait, j’aime pas les logos. En général, c’est une typo, quasi toujours moche, qui rajoute encore une info typographique à une couv surchargée. C’est vrai finalement, ces couvertures de bd entre le nom de l’album, celui de la série, celui des auteurs (voir du coloriste) et le visuel… Si tu rajoutes encore le logo de l’éditeur, tu arrives à un véritable Tétris.

C’est d’ailleurs pour ça que, sur la première de couv des livres VRAOUM, il n’y a pas de logo : juste une tranche rouge et, quelque part sur la couv, une petite voiture rouge planquée. Et c’est tout.

Cherchez Charlie maintenant…

Pas été facile de caser la bagnole là dessus

Pour finir sur ce sujet, je vais ouvrir non sur une note internationale, mais sur une fierté nationale (voir régionale, vive le régionalisme, vive le Perche Goué libre !).

Longtemps, j’ai cru que la France était le Parent pauvre du Cover design (comme on dit)… Je voyais les couvertures américaines des indé, sublimes… et puis, l’an dernier, je suis allé aux États Unis et j’ai compris que non, là bas, c’est encore pire. Je ne voyais venir que la crème de la crème (beaucoup de pire pour un peu de mieux, c’est souvent comme ça).

Donc non, je ne parlerai pas des ricains. Et pourtant, si les ricains n’étaient pas là…

Bref, finissons sur une maison d’édition que j’aime bien et qui a, pour le coup, une ligne éditoriale et graphique formidable, c’est le magnifique MONSIEUR TOUSSAINT LOUVERTURE. Voilà des gens qui font des livres superbes avec humour, en inventant des choses à chaque fois, et c’est super.

Allez donc voir ça, plutôt que rester assis à bailler aux corneilles.

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11 Comments

  1. Clot dit :

    ça fait du bien de lire ce genre de topo en dehors des sites faits par et pour des graphistes :)

  2. Agachka dit :

    Oh là ! Enfin !
    Bon, j’ai pas encore tout lu, mais je suis bien contente que tu fasses tout ce que tu dis que tu feras. Enfin voilà. Juste en passant, je crois que l’ordre c’est ein Volk ein Reich ein Führer mais je peux me tromper, j’ai cependant la vague prétention d’être meilleure germaniste que graphiste – c’est peut-être inquiétant.
    M’enfin, on fera peut-être de toi un bon petit Adolf, si les petits cochons ne te mangent pas avant.

  3. Gaelle dit :

    Pfiouuu c’est long mais c’est bon.
    Quel délice. On devrait instaurer la lecture obligatoire de ce post aux étudiants en communication…
    Je suis ravie de voir que l’air berlinois ne vous a pas fait perdre votre verve légendaire même si je suis déçue que vous n’ayez pas choisi l’air lyonnais qui en aurait eu, ma foi, grand besoin.

  4. Vince dit :

    Ouh… putain. Le paté! Et c’est pas du cochon ça. C’est de l’oie ou du canard… au moins. Voir même qu’il est en croûte et de lapin. Je sais pas mais c’est bon. Mais bon je cale, j’indigère. Je finirais ma part plus tard.

  5. Yod@ dit :

    Et à un peintre qui essaie de faire de la bd, on peut lui jeter des pierres ?

  6. lionel dit :

    Enfin !!!!!!! C’était à croire que tout le monde aimait cette orgie graphique qui tapisse les affiches, livres, sites internet et qui est des fois plus gerbissime que abcès purulent sur le pénis.

    Merci le cochon, merci d’avoir voulu éveiller la conscience de tes lecteurs.

  7. Oliv' dit :

    Et bien j’ai tout lu, jusqu’au bout, et j’ai même cliqué sur les liens, et tout ça en moins de vingt minutes : c’était limite trop court. Hyper intéressant en tous cas, parce que ça soulève des questions auxquelles je n’avais jamais pensé. Moralité je vais passer la journée à regarder les couvertures de tous les bouquins qu’il y a chez moi et à faire des piles « moche » « très moche » et « pas mal ». La seule chose que je n’ai pas bien compris, c’est pourquoi une collection n’a pas de ligne graphique (genre Casterman ecriture). Si l’idée c’est d’avoir une homogénéité qui fait qu’on peut repérer le bouquin sur l’étal du libraire et se dire « tiens, un nouveau cornélius », où est la différence? Aussi : je vote pour que tu repostes l’article où tu parles du métier d’éditeur, ça éduqueras les masses un peu.

  8. Cécilia dit :

    Merci pour la richesse de cet article et pour le lien ! Une nouvelle qui ne devrait pas te laisser de marbre, MTL a enfin remporté le prix de la Nuit du LIvre, catégorie littérature ! Comme quoi, tout arrive…

  9. Si je choppais l’enfoiré qui se plaint régulièrement de la longueur de mes articles…

  10. ulfablabla dit :

    il n’y a donc pas de quoi se plaindre puisque tous les albums se ressemblent, celà permet à ceux qui font un effort au niveau du graphisme de se distinguer, comme tu le dis toi-même : « on n’attire pas l’attention sur tout à la fois : tout mettre en valeur, c’est ne rien mettre en valeur. »
    tout comme les fortes gueules ont besoin de leurs faire-valoir, les beaux livres ont besoin des livres moches pour s’en distinguer.
    heureusement que personne n’ira lire et surtout suivre tes conseils (que tu dispenses gratuitement, qui plus est ) !

  11. wandrille dit :

    @Odieux connard : Tu lui ferait passer le goût du pain, hein ?
    Plains toi, moi je ne t’ai pas détailler le graphisme étape par étape, minute par minute, comme certains cinéphile de ma connoissance.
    @ Ulfablabla : J’ai fait ça par pur plaisir d’ego, je ne pensais pas que des gens pouvaient comprendre ma fulgurante pensée.
    @Cecilia : Super génial et tellement mérité, bravo MTL !
    @Oliv : Le problème d’une collection, c’est de formater tous les livres dans un modèle. Il y a une différence entre instaurer un esprit, une ressemblance, une familiarité et enfiler un uniforme sur les bouquins.
    @ Yoda : Oui, si ce n’est pas un artiste. Sinon, c’est foutu. (un peintre en bâtiment quoi).
    Plus sérieusement, la je parle de graphisme, pas encore de bande dessinée.
    @Gaelle : Quand c’est long c’est toujours bon. Il faut que ce soit dur aussi parfois.
    @Clot : ça fait du bien de se sentir soutenu par des gens de bien.

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